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Au-delà de ces grands mots…il y a mon fils et je l’aime peu importe

Pour commencer, j’aimerais vous dire qu’il me fait plaisir de vous partager mon expérience de vie face aux problématiques de santé mentale. Je sais à quel point cela nous fait du bien de lire des témoignages des personnes vivant des situations semblables à la nôtre. Même si les diagnostics peuvent être différents, nous traversons la même vague d’émotions.

Du plus loin que je puisse me rappeler, j’ai toujours vécu dans la réalité de ce que peut être un problème de santé mentale. Je suis la dernière d’une famille de six enfants. Ma mère, qui est malheureusement décédée en 2003, était atteinte du trouble affectif bipolaire. Toute petite, j’ai dû comprendre cette phrase que l’on m’a si souvent dite : « Essaie de comprendre, là, c’est la maladie qui lui fait faire ou dire ça! » Même si je comprenais et que j’aimais ma mère par-dessus tout, ça m’a laissé des traces….

Je dois vous avouer que j’avais peur parfois de cette femme, ma mère. Lorsqu’elle prétendait bien aller et qu’elle n’avait « jamais été aussi bien », comme elle se plaisait à nous dire, les mauvais jours n’étaient alors jamais bien loin. C’est là, qu’elle commençait à faire des choses étranges. Comme écouter la télévision et la radio en même temps à tue tête, tout en cuisinant aux petites heures du matin avec toutes les lumières de la maison allumées et décider tout d’un coup d’aller prendre une marche au beau milieu de la nuit en « jaquette », laissant tout en plan !!! Elle appelait au téléphone mes frères et sœurs au plein milieu de la nuit. Et ce n’est qu’un tout petit exemple. Elle avait un discours incohérent et se mettait en colère si nous la contrarions ou si nous lui reflétions son manque de jugement.

Elle était donc dans sa phase de manie. Le lendemain à l’école, je n’avais pas la disponibilité pour faire des apprentissages scolaires. D’ailleurs à l’époque où j’étais une enfant, on appelait cette maladie la psychose maniaco-dépression. Enfant, ce que j’entendais surtout c’était le mot « maniaque ». Ces moments étaient essoufflants pour toute la famille. Pour moi, c’était l’insécurité, la peur, l’incompréhension et le pire pour un enfant…la honte ! Je me suis construite un monde intérieur sécurisant et je m’y plaisais à y être. Cela m’a sans doute permis de traverser ces douloureuses années où je ne pouvais pas compter sur ma mère. Ces périodes de «surestime» d’elle-même et de « sur-hyperactivité » la dirigeaient à tout coup vers l’hospitalisation, car le manque de jugement l’amenait à se mettre en situation de danger. Ma mère a subi plusieurs hospitalisations de longue durée. Elle a été soignée à l’hôpital Louis-Hippolyte Lafontaine, anciennement St-Jean-de-Dieu de 1958 à 2003. Les traitements ont été de toutes sortes. Elle a même dû avoir des séances d’électrochocs tant la maladie la conduisait vers une dépression profonde.

Pendant toutes ces années, mon père était là pour tout soutenir. Il l’a accompagnée et ne l’a pas abandonnée. Il m’a avoué par contre, qu’au début, il se sentait coupable de devoir la laisser à l’hôpital même s’il savait que c’était la chose à faire. Dernièrement, il me confiait que cela lui donnait du répit, car les semaines avant une hospitalisation étaient émotivement et physiquement épuisantes. Mais je dois vous dire que dès le début, il n’est pas resté isolé. Il posait des questions au psychiatre. Il prenait tous les feuillets d’information qui lui tombaient sur la main. Un jour, il a découvert un organisme :L’APAMM RS qui soutient les proches d’une personne atteint d’une problématique de santé mentale. Il s’est impliqué en allant à toutes les conférences et ateliers possibles. Il est même devenu bénévole. Comme bénévole, il a été une aide précieuse pour plusieurs familles. Il a accompagné durant plusieurs années un père qui avait deux garçons dont l’un souffrait de schizophrénie et l’autre du syndrôme Gilles de la Tourette. Quand le trouble affectif bipolaire s’est déclaré chez ma grande sœur, mon père n’était pas démuni. Toutefois lorsque ça touche ton enfant, la vague d’émotions devient un tsunami.

 

De mon côté, j’ai longtemps cru que je deviendrais « folle » un jour ou l’autre…..que ce serait inévitable. Après ma mère et ma sœur, mon tour viendrait….. Pourtant, j’ai fais mon chemin dans la vie. Bon, je porte en moi l’insécurité et la peur d’abandon, mais j’apprends à composer avec les traces du passé et je m’en tire assez bien. Mon expérience de vie m’a permis de développer très tôt une empathie pour les autres, et d’être capable « d’en prendre » !! Mais j’apprends ! J’ai 41 ans, je ne suis toujours pas bipolaire. Je suis mère de trois beaux enfants.

Cependant, la vie nous amène parfois son lot d’épreuves sans crier garde! L’année dernière, cela fera très bientôt 1 an, j’ai dû prendre une décision qui a été pour moi, à ce moment là, déchirante. Mon fils aîné, âgé aujourd’hui de 21 ans, a eu un premier épisode psychotique. Je me suis sentie démunie devant ses propos incohérents et ses idées délirantes. Je ne pouvais pas croire qu’il en était rendu là. Lui qui est si intelligent !

Depuis la fin de son adolescence son attitude et sa façon de se comporter étaient vraiment questionnables. Il avait toujours été un garçon « dans la norme ». Alors, j’ai mis ça sur le dos de la crise d’identité. Mais à partir de l’âge de 18 ans, les choses se sont nettement détériorées, au point où nous avons dû lui présenter la porte. Je ne comprenais plus mon garçon et c’était devenu invivable. J’avais l’impression qu’une fissure ne cessait de s’agrandir entre nous quant à ses choix de vie. Il en est même venu à vivre dans la rue. Notre lien relationnel s’est malgré tout préservé. Je le retrouvais à travers sa belle sensibilité et je m’y accrochais. Je me disais : « C’est mon fils, je l’aime, peu importe ».

Après deux ans à vivre dans la rue à Montréal, avec tout ce que cela implique, à consommer des drogues, rajouté à notre vulnérabilité génétique, la combinaison devenait idéale pour qu’un premier épisode de psychose se déclare. Malgré la connaissance que je possède au sujet des maladies mentales, je n’ai pas su faire une lecture objective des signes avant-coureurs. Je me disais que c’était l’effet de la drogue et je croyais même son délire. Il était plausible qu’en vivant dans la rue des individus puissent le poursuivre ! C’est seulement quand c’est devenu plus qu’évident, que mon conjoint et moi, nous nous sommes entendus pour intervenir. Mais comment nous y prendre? C’était un samedi, tout était fermé. J’ai appelé mon père car je ne savais pas quoi faire, qui appeler, où appeler. Lorsqu’ il a constaté l’état de mon garçon, il m’a dit : « Il faut l’amener à l’hôpital !! » C’est comme si le passé venait me tirer dans les mauvais souvenirs que je gardais enfouis, me rappelant les départs de ma mère pour l’hôpital. Mon père a été d’un grand soutien durant cette épreuve. Je savais que j’agissais pour le bien de mon fils, mais j’avais tant de peine. Mon fils était en colère et il me croyait à la tête d’une conspiration visant à le faire enfermer. En même temps, je me sentais libérée d’une inquiétude en quelque sorte, car il était à l’abri, en sécurité. Mon père m’a fait comprendre que là, je devais faire confiance à l’équipe soignante et me centrer sur moi. Deux jours plus tard, il m’accompagnait à l’organisme qu’il avait fréquenté : L’APAMM RS et c’est de là qu’ils m’ont orientée vers l’ÉCLUSIER du Haut Richelieu. Depuis le début, nous y recevons un soutien précieux apportant réconfort dans l’accompagnement de notre fils. J’y ai appris que ce qui depuis deux ans m’apparaissait comme « anormal » appartient à une norme ; celle des symptômes d’un trouble psychotique. Aussi que ça fait déjà un bon moment que tout ça s’installait. J’apprends à mettre des mots sur toutes les émotions qui, au tout début m’ont littéralement engourdie. La dernière année a été une année d’apprentissages à tous les niveaux. L’apparition de cette psychose nous a permis de nous lier davantage. Les apprentissages que nous faisons à travers l’ÉCLUSIER nous permettent de comprendre notre fils et de mieux composer avec cette nouvelle réalité. J’ai fait le choix de me servir de cette épreuve pour apprendre à être mieux. Mon fils a un bon rétablissement, il vit en appartement supervisé et poursuit de lui-même son suivi à l’hôpital. Il vient régulièrement toutes les fins de semaine à la maison. Certaines sont plus faciles que d’autres. Mais durant ce temps, mon conjoint et moi attendons avec impatience notre rendez-vous avec notre intervenante de L’Éclusier. Mon fils est toujours aussi intelligent et sensible même si la psychose lui a fait perdre quelques plumes. Bon, la médication lui a fait prendre plusieurs kilos, mais pour certains, ça semble être le prix à payer pour être stable…à chacun sa traversée !

L’avenir nous dira si ce n’était qu’un épisode isolé ou s’il y en aura d’autres. Je suis consciente que des symptômes dit négatifs demeurent après un an et qu’il est possible qu’un trouble s’installe….bipolaire, schizophrénie, schizo-affectif ? Mais peu importe, parce qu’au-delà de ces grands mots…il y a mon fils et je l’aime peu importe !

 Merci à toute l’équipe de l’Éclusier, sans vous cette traversée n’aurait pas été aussi clémente.

 Merci à tous les proches d’une personne vivant une problématique de santé mentale que j’ai l’occasion de croiser à l’ÉCLUSIER, vous m’aidez à partir de vos partages.

 À tous ceux qui sont dans la « houle » en ce moment : Accrochez-vous, il y a de l’espoir pour faire de cette épreuve une traversée sans vous perdre…pour ça, allez vers une ressource pouvant vous accompagner !

 Béatrice Frate