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Je n'ai peut-être pas le choix de vivre avec les maladies mentales de mes enfants, mais je peux décider comment je veux vivre avec elles.

 

Apprendre qu'un proche est touché par la maladie mentale cause tout un choc. Imaginez si tout votre entourage ou presque était atteint de diverses troubles comme la schizophrénie, l'agoraphobie et le syndrome Gilles de la Tourette. Vous n'osez même pas y penser? C'est pourtant la réalité dans laquelle vie Céline Grenier, dont la mère, la sœur et trois de ses quatre enfants sont touchés à divers degrés.

D'aussi loin qu'elle se souvienne, Céline Grenier a toujours côtoyé la maladie mentale. Enfant, elle appréciait beaucoup la présence d'un oncle en particulier. Malgré sa déficience intellectuelle et son aspect très négligé, elle était l'une des rares personnes de son entourage à ne pas le juger. «Aujourd'hui, j'ai la nette impression qu'il était schizophrène», dit Mme Grenier.

Si elle était capable de faire abstraction de la maladie mentale de son oncle, elle entretenait un tout autre rapport avec celle de sa mère. Elle aussi a connu de graves problèmes, à commencer par une dépendance à l'alcool et aux médicaments. Ont suivi de nombreuses crises nocturnes, autant de voyages en ambulance et de séjours en aile psychiatrique. «Les médecins étaient incapables de déterminer de quoi souffrait ma mère, raconte Céline Grenier. Ils ont d'abord cru qu'elle était bipolaire, puis ont compris qu'elle développait des psychoses causées par un grave problème d'agoraphobie.»

Borderline

À force de s'informer, elle a aussi reconnu chez sa mère tous les signes du trouble de personnalité limite (borderline). Elle ne se doute pas qu'elle renouera avec ce cocktail explosif des années plus tard.

Céline Grenier a aussi été un témoin de premier plan de la descente aux enfers de sa sœur. Son comportement, de plus en plus étrange après la naissance de son premier enfant, a dégénéré en psychose. Elle aussi agoraphobe, sa peur des lieux publics lui fera même faire une rechute. «Elle l'a interprétée comme un échec. Je lui ai plutôt dit de la prendre comme une leçon de vie», témoigne Mme Grenier.

Puis, son garçon a sérieusement commencé à l'inquiéter. À 5 ans, son hyperactivité et ses tics généralisés lui donnent carrément l'aspect d'un pantin désarticulé. Après 45 minutes d'évaluation avec un éminent médecin de l'Hôpital Sainte-Justine, elle apprend qu'il est atteint du syndrome Gilles de la Tourette. «Le médecin m'a remis un dépliant à lire à la maison sans autre explication. J'avais de la peine, j'étais sous le choc et en colère. J'ai lu pendant deux mois sur le sujet», se souvient-elle. 

Trouble d'anxiété 

Trois ans plus tard, c'est au tour de sa fille cadette de n'être plus que l'ombre d'elle-même. Jusqu'ici très volubile, elle ne parle presque plus. Souvent en crise, elle s'exprime désormais en criant. Elle est hospitalisée juste avant d'entrer en maternelle. Comme son frère, son diagnostic d'anxiété grave et de déficit d'attention va la suivre pour le reste de ses jours. Cette fois, c'en est trop pour Céline Grenier. Elle sombre dans une profonde dépression. «Pour moi, la dépression, c'était pour les faibles, avoue-t-elle. Je ne voulais pas devenir comme ma mère, alors j'ai décidé de changer ma façon de vivre.» Peu à peu, Mme Grenier apprend à travailler ce sur quoi elle a le contrôle, c'est-à-dire son attitude. Elle réagit au bon moment, car elle n'en est pas au bout de ses peines.

À 15 ans, l'allure inquiétante de son fils lui rappelle de plus en plus la psychose de sa soeur. Un jour, il l'appelle au secours à la fin de sa douche. «Il disait qu'il se voyait fondre et que son coeur était en train d'arrêter de battre, raconte sa mère. Il a passé deux mois à l'hôpital pour apprendre qu'en plus du syndrome Gilles de la Tourette, il était schizophrène.» Son fils a maintenant 18 ans. Il ne travaillera probablement jamais de sa vie, mais il réalise des stages en milieu de travail grâce à la collaboration de la commission scolaire.

Au tour de l'aînée

Sa fille aînée sera la dernière à entrer dans l'enfer de la maladie mentale. À l'adolescence, la jeune mère monoparentale de 22 ans est gravement perturbée par son agoraphobie et son trouble de personnalité limite. Son séjour de près de trois ans en centre d'accueil l'aidera beaucoup, mais toute sa réadaptation tombera à l'eau quand elle commencera à voler de ses propres ailes. «Pendant deux ans, elle a vraiment touché le fond du baril, dit sa mère. Elle a essayé toutes les drogues à sa portée. Un moment donné, on ne savait même plus où elle était.» C'était jusqu'à ce que sa mère apprenne qu'elle était enceinte. Sa fille décide de garder l'enfant même si elle ignore l'identité du père.

L'aînée de la famille vit aujourd'hui en appartement avec son fils de 19 mois. Elle a tenté de mettre fin à ses jours au printemps, mais les choses semblent aller mieux depuis qu'elle s'est inscrite à un groupe de soutien pour personnes borderline au CLSC. Inutile de dire que ce témoignage a frappé l'auditoire rassemblé à l'Éclusier, la ressource pour les proches de personnes atteintes de maladie mentale dans le Haut-Richelieu. Impressionnées par son courage, les femmes venues l'écouter ont voulu savoir comment elle faisait pour naviguer à travers toutes ces embûches.

«Oui, je me suis apitoyée sur mon sort, avoue la femme de 44 ans. Aujourd'hui, je comprends le pouvoir que j'ai sur mon attitude. Je n'ai peut-être pas le choix de vivre avec les maladies mentales de mes enfants, mais je peux décider comment je veux vivre avec elles.»

Céline Grenier

Écrit par Valérie Legault et paru dans le Canada Français du mois d'octobre 2010