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J’apprends à vivre avec et à avoir ma vie à côté. On a tous notre vie à vivre de toute façon  

Une chaise, un poêle, un réfrigérateur, quatre murs troués, saccagés par la souffrance. Une fenêtre et une porte, un rideau qui s’ouvre et se ferme à volonté au gré du moment. Une chaise, cette chaise se déplace au moins quatre fois par jour. Elle se retrouve à l’occasion dans la garde-robe, dans la salle de bain où il n’y a ni tapis, ni serviettes, un savon, un shampoing à l’occasion. Dans la cuisine un poêle même plus une micro-onde, un couteau, une fourchette, un réfrigérateur, une cuillère. Dans les armoires, un bol, une assiette.

En guise de vêtements, un jeans ou deux, deux T-shirts, un à ses heures, un qui disparait aux poubelles. Le lit aux ordures, il n’y a de place pour aucune fioriture, aucun luxe, ni luxure, même moins que de la simplicité volontaire.

Dans le réfrigérateur il n’y a de place que pour l’harmonie des couleurs. Pas de céleri, ni de céleri rave, pas de radis, ni de rapini, il est plein mais dans moins de deux heures, il sera vide, outrageusement vide. Quelques œufs, un pouding peut-être. On jette tout, il n’y a que le vide ou le néant qui prend toute la place.

On me demande de ne faire que le strict nécessaire. S’il a faim, il pourra se contenter de quelques morceaux de trottoir. Le trottoir, il le fait continuellement, à la recherche de « butch » (mégots), de joints de marijuana ou même de tabac, de speed ou de n’importe quoi pour être un peu mieux.

C’est sa routine matinale. C’est ce qu’il fait de mieux. C’est ce qu’il lui reste à faire. Dans sa journée, il est assis à la fenêtre ou fait le tour du carré en passant par son « pusher » et le dépanneur pour son « coke » (coca-cola) quotidien.

Mon fils est schizophrène. Jadis leader, dans une vie antérieure il sortait avec les plus belles filles de l’école, pratiquait tous les sports, s’habillait chez City Style. Ses amis venaient de partout. Il a commencé à prendre de l’extasie. Je l’ignorais à l’époque. Un jour, il a commencé à se refermer de plus en plus sur lui-même, à perdre ses amis un à un, à changer de caractère, devenir plus agressif, perdre des blondes, devenir plus incohérent, écoutait de la musique très forte dans sa chambre, chantait fort, frappait sur les murs, sur des « stops », sur un gars une fois, mettre son poing au travers des vitres. Un jour, il a craqué et a commencé à crier à propos de quelque chose. Ensuite lui et son père, un peu réchauffé, se sont mis à tout détruire dans sa chambre. Tout ce qu’il avait chèrement payé de sa poche. À l’âge de 17 ou 18 ans, il avait travaillé fort. Tout y est passé : télévision, système de son, sofa-lit, le mixer, etc. par la porte du salon. Tout en milles miettes, tout son monde s’écroulait et par le fait même, le nôtre aussi. C’était la fin du règne d’Alexis.

Son père et lui se battaient à coup de poing. C’était un cauchemar, l’enfer. Je tremblais de tous mes membres. J’ai voulu intervenir et composer le 9-1-1, c’était d’une telle violence. Par la suite, mon fils est parti. Mon chum était bouleversé. Il était allé trop loin. Je suis restée à coucher chez ma sœur avec Alexis. Le lendemain, je ramassais la vitre tout en éclat par terre et je pleurais tellement. J’avais le cœur gros et je me disais que c’était fini, que sa vie était finie. Tant de souffrance, tant de tourments.

Quelques mois plus tard son père et moi nous sommes séparés et mon fils est allé vivre en appartement. Une fois il a défoncé une boîte téléphonique avec son pied et s’est ramassé à l’urgence. Son père et moi avons décidé de lui faire passer des examens. Ils l’ont gardé un mois et il a été diagnostiqué schizophrène. À sa sortie de l’hôpital, il est allé vivre dans un centre d’hébergement. Il n’est pas resté longtemps, il consommait. Même chose lorsqu’il est allé vivre dans une famille d’accueil. Il est resté chez moi quelque temps et a même vécu à St-Hyacinthe. Il a suivi un cours pour être paysagiste. Il ne prenait plus ses médicaments. Il a fait une rechute et s’est jeté en bas d’un 2ème étage. Il a eu de multiples fractures et il a été hospitalisé. Il détestait tellement l’hôpital que je lui donnais un ultimatum en lui faisant croire qu’il fallait qu’il se fasse injecter du clopixol depot s’il voulait sortir. Il a accepté.

Depuis maintenant 15 ans, mon fils vit seul en appartement. Ça n’a pas toujours été facile. Il ne possède ni biens, ni rien. Je ne peux pas dire qu’il fonctionne toujours bien. Depuis 15 ans, je lui rends visite pratiquement tous les jours. Il change tranquillement et il a de l’aide d’un groupe de suivi intensif. Sa médication est changée et il ne fait plus de rechute. Je l’accepte tel qu’il est depuis un bon bout. J’apprends à vivre avec et à avoir ma vie à côté. On a tous notre vie à vivre de toute façon. Il faut composer avec en allant chercher de l’aide, en assistant à des ateliers sur la culpabilité, -parce que combien coupable je me suis sentie parce qu’il n’habitait pas chez moi, sur le deuil, il faut les faire c’est primordial puisqu’il ne sera plus jamais comme avant, la formation CAP Schizophrénie pour comprendre la maladie et finalement le lâcher-prise. Tout ceci nous aide à grandir, à nous rendre la vie beaucoup plus agréable, plus acceptable.

Autre chose, étant donné que je suis la seule à m’en occuper et à la suggestion de d’autres personnes, j’ai fait la demande pour une curatelle publique mais je demeure sa tutrice à la personne. Mon fils est au courant et à ma grande stupéfaction, il ne s’objecte pas. Il sait très bien que je ne l’abandonnerai pas pour autant, même si je lui ai dit qu’il est maintenant un homme et qu’ils vont être là pour qu’il devienne de plus en plus autonome.

 

Printemps 2012                                                         Sylvie G.