• 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
  • 11
  • 12
  • 13
  • 14

 J’ai redécouvert mon frère, le passé demeure et demeurera, mais le futur semble plus prometteur.

Quoi dire de la relation avec les membres de ma famille, trois sur cinq étaient atteints de bipolarité. Ma mère et moi sommes épargnées de la maladie, mais je nous qualifierais à juste titre « d’hommages collatéraux » ou de « dommages collatéraux », c'est selon. D'entrée de jeu, je vous dirais que je crois que nul n'est heureux d'apprendre qu'il est atteint d'une maladie, toutes maladies confondues, qu'elles soient physiques ou mentales. Par contre, une chose me saute aux yeux, dans le cas de la maladie mentale les personnes atteintes sont souvent rejetées, voir isolées en raison de leurs comportements, leurs réactions trop vives ou simplement parce qu'elles n'agissent pas « normalement ». Vous conviendrez avec moi qu'il y a des maladies qui nous semblent plus sympathiques que d'autres et qui sont beaucoup moins traumatisantes que quelqu'un en plein épisode psychotique. Il n'y a pas beaucoup d'empathie envers les personnes atteintes de maladie mentale.


Une personne ayant ces problèmes et laissée à elle-même n'a justement pas toute sa raison pour se faire soigner. Si elle ne prend pas ses médicaments, elle rechute et peut devenir dangereuse pour elle-même et pour ses proches et c'est à ce moment précis que le rejet et l'isolement entrent en scène.

Je suis la cadette de trois enfants, j'ai un frère toujours vivant et une sœur décédée en 2006 à l'âge de 49 ans. Les premiers souvenirs qui me viennent à l'esprit lorsque j'étais enfant sont ceux d'une petite fille qui suit sa grande sœur comme une tache sur un vêtement. Nous avions trois années qui nous séparaient et elle devait, bien malgré elle, me « trainer » partout jusqu'à sa préadolescence, ordre des parents. Mon frère nous protégeait et veillait sur nous et bien entendu nous étrivait, comme chaque grand frère qui se respecte se doit de faire avec ses deux petites sœurs. Lui et moi avons 10 ans d'écart d'âge. Ce scénario me plaisait bien et je croyais que ce serait comme ça toute la vie. Mon père, mon frère et ma sœur ainés qui seraient toujours là pour me guider, me protéger, m'aider à faire les bons choix, j'étais la plus petite, ça allait de soi! Mais le sort en voulait autrement et au court des années les rôles ont changé. Avec la maladie qui les affligeait, c'est plutôt moi qui les ai protégés, guidés et soignés, car ils étaient tous atteints de bipolarité. Avec tout le fardeau que ma mère avait sur les bras, à mon adolescence, j'ai même dû jouer le rôle de la mère de ma mère, tellement elle avait besoin de renfort et de soutien devant tant d'affliction.

Les premiers symptômes de mon père sont apparus au début des années 70, il était à la fin de sa quarantaine. Il est décédé à l'âge de 56 ans, en 1978. À son décès, malgré son jeune âge et bien que la maladie l'ait affecté tardivement dans sa vie, j'ai gardé le souvenir d'un homme diminué, lui qui était tellement actif et grouillant de vie.

La bipolarité de ma sœur s'est déclarée alors qu'elle vivait dans l'Ouest du pays, ce qui n'était pas sans inquiéter ma mère et moi, car dans la jeune vingtaine, elle était seule et demeurait une proie facile pour les prédateurs. Heureusement, le ciel a veillé sur elle. De retour au Québec, elle a dû être hospitalisée en psychiatrie à quelques reprises au cours des années 80 et 90. Vers le milieu des années 90, elle a compris qu'en prenant sa médication elle pouvait reprendre le contrôle de sa vie. Elle avait gagné sa bataille contre la bipolarité. Elle s'est mariée, elle a eu un beau garçon. Malheureusement, le cancer l'a frappé de plein fouet et cette fois-ci, elle ne l'a pas remporté, ce fut son dernier combat. Je me suis sentie privilégiée d'avoir pu l'accompagner et d'avoir veillé sur elle jusqu'à son dernier souffle, elle qui est morte dans mes bras. J'ai senti comme un retour du balancier; elle qui s'était tellement occupée de moi lorsque j'étais enfant, maintenant c'était à mon tour de veiller sur elle et de l'accompagner vers ce qui était pour être son dernier départ.

Mon frère est aujourd'hui âgé de 64 ans, il a vu les premiers signes de sa maladie se manifester alors qu'il en avait 17. Vers la fin des années 60, il a été traité par des électrochocs. Il a déjà ingurgité plus de vingt pilules quotidiennement. Puis le Lithium a fait son apparition, ce qui l'a beaucoup aidé pendant plus d'une trentaine d'années. Vers la fin des années 2000, il a dû changer sa médication, car ses reins commençaient à être atteints. Il n'a jamais vraiment eu d'emploi, impossible pour lui de les garder, car il faut bien se rendre à l'évidence, c'est un personnage particulier.

 

Au début de mon adolescence et durant presque une décennie, mon frère et mon père devaient être hospitalisés souvent vers la même période, soit en avril ou en octobre. Quand ce n'était pas l'un, c'était l'autre et parfois ils se retrouvaient tous les deux hospitalisés en même temps. Mon père, mon frère et ma sœur avaient tous les trois de gros épisodes de manie. Nous devions, ma mère et moi, nous battre contre le système pour réussir à les faire soigner. Puis-je vous dire qu'il est difficile de gérer et surtout digérer le fait de devoir se démener pour que nos proches soient soignés sans tarder lorsqu'ils souffrent de maladie mentale? Et ceci perdure depuis le jour « un ». En plus de voir souffrir l'être cher et d'être sous l'emprise de la peur et des menaces, nous devons faire face à des murs. Il faut avoir un motif sérieux pour faire hospitaliser un proche en psychiatrie. Je me souviens d'un samedi soir d'automne dans les années 70. Mon frère avait des agissements plus qu'excessifs et ses yeux nous signalaient qu'il était en plein épisode de manie. Oui, un simple regard dans les yeux de mon père, mon frère ou ma sœur, nous indiquait que ça n'allait pas. Mon frère menacait de défoncer la porte si nous ne le laissions pas entrer. Ma mère et moi étions prises de panique et ma mère a téléphoné à la police pour notre protection. Bien sûr, quand les policiers sont arrivés mon frère avait déjà quitté. Les policiers sont allés voir chez lui et ils sont revenus nous dire qu'il était là, mais que malheureusement n'ayant aucune raison apparente, ils ne pouvaient rien faire pour nous aider. Puis plus tard, mon frère est revenu et ce qui devait arriver arriva. Il défonça la porte, nous menaça et je ne sais plus trop par quel miracle il est reparti. Ma mère n'a pas tardé et a retéléphoné à la police et c'est à ce moment qu'il fût escorté jusqu'à l'hôpital. La « bêtise » avait été commise et les policiers détenaient enfin leur « motif ». Quelle expérience traumatisante et déchirante pour le cœur d'une mère et d'une jeune adolescente d'avoir à subir des violences verbales et/ou physiques avant que les autorités en place ne puissent agir et que le malade soit à même d'être traité et trouve enfin le chemin qui mène au rétablissement! À la suite de cet évènement, mon frère avait une ordonnance de la cour et il ne pouvait entrer en contact avec nous.

Vous conviendrez que lorsque quelqu'un arrive à l'urgence de l'hôpital avec le crâne ouvert le personnel médical ne se pose pas la question à savoir si elle a besoin de soins ou non, il prodigue les soins nécessaires sur le champ tentant de la guérir en allant jusqu'à l'hospitalisation si nécessaire. Mais la maladie mentale est subtile, elle ne laisse pas nécessairement de traces apparentes et c'est pour cela que ce n'est pas évident de faire admettre les personnes qui nous sont chères et qui nous inquiètent. Pourtant c'est le même crâne qui est atteint, mais il n'y a pas de plaie ostensible....

Heureusement, il existe des organismes comme l'Éclusier qui ont à cœur les proches des personnes éprouvant des problèmes de santé mentale. Ils peuvent nous soutenir et surtout nous guider dans tous les dédales bureaucratiques et légaux afin de tenter d'obtenir l'essentiel consistant en des soins adéquats et rapides pour nos proches qui parfois ne sont plus aptes à participer activement à leur propre guérison. Et bien entendu, il nous offre tout le support moral nécessaire afin de ne pas perdre notre propre équilibre mental. Une bonne oreille à qui parler, c'est toujours gagnant!

Il existe aussi une activité de rétablissement en santé mentale chapeauté par le CSSS Haut-Richelieu, « Ces voix oubliées », auquel mon frère a décidé de participer pour l'édition 2014. Ma mère et moi sommes très fières de lui, car cette activité est empreinte de lumière, lui qui a pratiquement toujours vécu dans la noirceur. Lorsque son intervenante m'a approchée pour faire partie de l'activité « Ces voix qui accompagnent » chapeautée par l'Éclusier, j'ai dit oui sans hésitation. J'étais heureuse de voir que mon frère avait fait un choix positif et qu'il serait en mesure de s'épanouir à travers la pratique du chant. Nous avons toujours chanté dans la famille alors je savais qu'il faisait le bon choix et que cette activité lui permettrait de prendre un nouvel envol. J'ai décidé de m'impliquer à fond dans cette activité qui consistait à le soutenir et surtout à lui rendre hommage. C'est pourquoi j'ai écrit une chanson avec le thème des gemmes, ces pierres que l'on aime bien recevoir ou offrir. On a tous un petit bijou qui dort au fond de nous. Il s'agit de trouver la lueur qui en fera sortir tout l'éclat. Cette lumière peut provenir du regard que quelqu'un pose sur nous, elle peut émaner des gestes que nous accomplissons, du travail que nous effectuons ou des personnes que nous côtoyons, bref il faut trouver son petit bijou intérieur, le dévoiler et le laisser briller aux yeux du monde entier.

À travers cette activité, j'ai redécouvert mon frère, le passé demeure et demeurera, mais le futur semble plus prometteur.

Louise Poirier

 

Tour de force

Tournoi de golf


Formations psychoéducatives

 Faire un don